Return to site

COP21 : quand les negociations s'ouvrent aux nouveaux acteurs de la lutte contre les changements climatiques

Synthese par Brice DIDIER

Dans le cadre du lancement de la Pré-COP, à la veille du Sommet de Paris pour le Climat, s'est tenu à NUMA le 7 novembre le Forum Open Diplomacy. Structuré en une série de tables rondes, avec pour principal axe de réflexion le climat au cœur des rapports de puissance, les discussions ouvertes ont réuni chercheurs, journalistes, responsables d'ONG, représentants institutionnels (notamment M. Romain NADAL, Porte-parole du Ministère des Affaires étrangères et du Développement international), mais aussi étudiants et jeunes actifs aux parcours variés. Les participants au Forum ont notamment pu plancher sur la question des acteurs de la lutte contre les changements climatiques et leurs conséquences, autour de Céline RAMSTEIN (IDDRI) et Friederike RÖDER (ONE France) : Qui lutte contre ces changements et pourquoi ? Qui a intérêt à agir ? Quels sont les éléments qui font de Paris un sommet sensiblement différent de celui de Copenhague en 2009 ?

* * *

La COP21 marque-t-elle un tournant dans la lutte contre les changements climatiques ? Il n'est pas encore sûr que nous parvenions à joindre à Paris un accord aussi ambitieux qu'initialement espéré. Néanmoins, les discussions auront lieu sur une base nouvelle : celle de l'ouverture du débat aux acteurs non-gouvernementaux. En effet, à l'occasion des grands moments de la lutte contre les changements climatiques, au Sommet de la Terre de 1992 à Rio puis à Kyoto en 1995, le monde était divisé en deux blocs : d'un côté, les États riches, industrialisés donc responsables de la tourmente climatique ; de l'autre, le reste du monde. Or, déjà avec la Conférence de Rio+20 en 2012, la société civile a pris davantage de place dans les débats sur l'environnement et le climat. Aujourd'hui, ce sont non-seulement 195 États (et l'UE) qui sont impliqués, dont 164 ont déjà annoncé leurs contributions, mais aussi un ensemble d'acteurs non-étatiques directement engagés dans le cadre de la Conférence. Pour la première fois, et malgré des intérêts divergents, tous échangent et s'organisent collectivement.

Un volontarisme affiché des États, dont les engagements sont posés sur la table

Malgré la persistance de certains blocages traditionnels des négociation inter-étatiques, Paris marque déjà sa différence d'avec Copenhague par le fait que chaque État définit ses propres engagements. On sait ce que l'on a sur la table, ce qui change beaucoup de choses. « C'est là la grande différence avec Copenhague », nous dit Christophe BUFFET (EHESS), différence qui s'explique par une mobilisation inédite des chefs d’État, la France en tête, après six ans de convalescence suite à l'échec cuisant de 2009.

Pourtant, si la diplomatie onusienne reste une imperméable diplomatie d’États, la mobilisation internationale ne se limite pas aux seuls gouvernements : les États comptent désormais sur des secrétariats d'Organisations internationales travaillant de concert (à l'image par exemple de l'ONU, de l'OCDE et de l'UNESCO au cours de l'année écoulée), mais aussi sur des collectivités locales dont les projets « verts » (bâtiments, énergie, transports) sont de plus en plus ambitieux, bien que les négociations ne leurs soient pas pleinement ouvertes. Plus encore, ces acteurs publics s'appuient également sur la nébuleuse de nouveaux acteurs, regroupant entreprises, ONG et autres initiatives citoyennes.

Le rôle moteur des entreprises

L'agenda climatique international ne va pas seulement demander aux États de changer de modèle de croissance, c'est aussi « un agenda révolutionnaire qui va demander aux entreprises de changer de business model » selon Friederike RÖDER, car sans elles, rien n'est possible. Les entreprises polluent beaucoup, mais elles peuvent aussi proposer des solutions, de nouveaux moyens technologiques, et permettre de contenir les changements climatiques. Les acteurs « traditionnels » de la lutte dont il est ici question trouvent donc dans le secteur privé un nouvel interlocuteur avec qui engager le dialogue. Le raisonnement peut aussi être étendu à certains États exportateurs de pétrole, comme les pays du Golfe, qui doivent eux-aussi chercher dans les nouvelles technologies et les investissements verts la solution d'un business model pérenne.

Davantage de considération pour les acteurs non-gouvernementaux

Ce qui a le plus changé, sur la scène internationale, c'est sans aucun doute le rôle joué par la société civile, à travers la diffusion transnationale d'informations, mais aussi via la formulation directe de propositions concrètes aux négociateurs étatiques. Cette ouverture des discussions, « du presque jamais vu » selon Friederike RÖDER, est là encore issue en grande partie de la volonté des États. Ces derniers ont enfin réalisé que de nouvelles idées étaient nécessaires pour parvenir à lancer une nouvelle dynamique, et que ces idées ne viendraient pas seulement d'eux. La présidence française de la COP reconnaît d'ailleurs que les ONG jouent un rôle de premier plan à différents moments de la COP, pour enrichir les débats et mettre en œuvre les mesures de l'accord à venir.

Au-delà de l'accord, l'enjeu majeur de cette COP n'est-il pas de mobiliser les citoyens dans la lutte contre les changements climatiques ? La problématique d'un enjeu global et d'un destin commun des individus à l'échelle mondiale va en tout cas dans ce sens. « On essaie surtout de montrer que tout le monde est pour un accord ambitieux » selon Céline RAMSTEIN.

Dans ce cadre « il est important que les ONG se mettent à jouer le jeu des plaidoyers » pour Friederike RÖDER, auprès des gouvernements mais aussi auprès des citoyens. Le principal défi est donc pédagogique : les acteurs impliqués dans les discussions doivent rendre intelligible au plus grand nombre l'ampleur des enjeux climatiques et leur impact direct sur la vie de tout un chacun. Car l'intérêt à agir est l'intérêt de tous.

Un agenda « développement » concomitant de l'agenda climatique

Aux traditionnels Green Peace, WWF, Green Cross et autres ONG environnementales s'ajoutent désormais des organisations dont la vocation initiale est davantage celle du développement. Issues du mouvement alter-mondialiste, elles sont aujourd'hui engagées pour la COP21 alors qu'elles n'étaient pas présentes à la Conférence de Copenhague. C'est que leurs activités sont plus que jamais liées aux problématiques climatiques : pour Friederike RÖDER, « on ne peut pas éradiquer l'extrême pauvreté sans lutter contre les changements climatiques ». A ce titre, l'année 2015 aura au moins permis de reconnaître que l'agenda développement et l'agenda climat ne font qu'un, ce que les grandes échéances onusiennes d'Addis-Abeba à Paris en passant par New York (adoption des nouveaux Objectifs de Développement Durable) révèlent plus que jamais.

La persistance des vieilles fractures

Malgré cet agenda commun, les asymétries persistent entre Nord et Suds. Du côté des États mais aussi du côté des ONG, parmi lesquelles celles des Suds demeurent sous-représentées par rapport à leurs homologues du Nord. Les marges de manœuvre de cette société civile ne sont pas les mêmes selon les pays et selon les hémisphères. Alors que l'on ne peut plus dissocier développement et climat, la question d'un développement économique et social des pays des Suds tout en limitant l'impact environnemental et climatique reste pourtant un problème majeur pour un certain nombre de pays. Pour nos intervenantes, la question du soutien au ONG localement établies dans les pays des Suds est donc au cœur de la solution.

Par ailleurs, même au sein de nos sociétés dites du « Nord », et comme le soulignait Thomas PIKETTY il y a peu, il est aujourd'hui frappant de voir la différence en termes d'émissions selon les différentes catégories sociales d'une même population. La lutte contre les changements climatiques ne repose donc pas sur un simple dépassement de cette dichotomie Nord-Sud, mais pose donc également une question d'ordre social.

Un nouvel intérêt médiatique pour les enjeux climatiques en amont de la COP21

Avant même sa tenue, la COP a d'ores et déjà créé un intérêt médiatique pour les négociations climatiques. En quelques mois, elle a trouvé son public. Celui-ci ne demande pas à être informé sur l'état des rapports de force mais d'avoir des preuves de ces changements avec des exemples concrets. Les spécialistes des questions climatiques soulignent d'ailleurs le sentiment nouveau d'être de plus en plus sollicités par les médias. Pourtant, à la fin, une seule chose préoccupera ces derniers : savoir si le grand titre au lendemain de la COP sera « Réussite magistrale » ou « Échec cuisant ». Tout cela sans compter que l'intérêt du public -et donc des médias- pour le climat risque donc d'être un sujet politique d'intérêt passager.

Malgré tout, les médias peuvent aussi avoir un rôle positif. D'une part, les forces médiatiques peuvent permettre de faire bouger les lignes des débats politiques internationaux même à la dernière minute. D'autre part, la possibilité subsiste pour certains médias de faire preuve de militantisme dans leur manière d'aborder la question, en montrant qu'elle ne concerne pas que nos négociateurs à Paris.

Parce qu'il n'y a pas de plan B, nous sommes tous concernés. Le mandat pour ce sommet est très clairement celui d'un succès de la COP21. Tout d'abord parce que c'est la première fois que l'on a un accord entre la France, les États-Unis et la Chine. Mais aussi parce que nous n'aurons plus une autre occasion comme celle-ci, du moins pas avant longtemps, et il sera alors trop tard. La question climatique n'aura plus jamais autant d'intérêt, d'attention, et tout un chacun n'aura plus de sentiment de communauté de destin tel que nous l'éprouvons aujourd'hui.

All Posts
×

Almost done…

We just sent you an email. Please click the link in the email to confirm your subscription!

OKSubscriptions powered by Strikingly